François Houtart : grand artisan du bien commun de l’humanité

Nous avons appris avec tristesse le décès, le 6 juin, d’un grand ami de L’EMI et un collaborateur de longue date, François Houtart. Prêtre et sociologue belge, il avait mis sur pied le Centre Tricontinental (CETRI) et la revue Alternatives Sud. Professeur émérite de l’Université catholique de Louvain (UCL), il a contribué à diverses recherches socioreligieuses en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Il a écrit une quarantaine d’ouvrages et a accompagné des groupes et des personnes dans leurs luttes pour la justice et l’émancipation.

Personne-ressource inspirante et fort appréciée dans le réseau de L’Entraide, François Houtart a partagé son expertise lors de journées de formation et de congrès. Sa dernière contribution remonte au congrès 2009, Le monde en criseS : quelles voies de sortie? Son intervention s’intitulait Pour une sortie de crise : des alternatives éthiques.

En sa mémoire, nous vous partageons des extraits de cette conférence qui, comme toute son œuvre, demeurent d’actualité et continuent à tracer des chemins vers l’avenir, pour le bien commun de l’humanité.

… Face à la crise financière qui affecte l’ensemble de l’économie mondiale et se combine avec une crise alimentaire, énergétique et climatique, pour déboucher sur un désastre social et humanitaire, diverses réactions se profilent à l’horizon. Certains proposent de punir et de changer les acteurs (les voleurs de poules, comme dit Michel Camdessus, l’ancien directeur du FMI) pour continuer comme avant. D’autres soulignent la nécessité de réguler le système, mais sans changer les paramètres, comme George Soros. Enfin, il y a ceux qui estiment que c’est la logique du système économique contemporain qui est en jeu et qu’il s’agit de trouver des alternatives.

L’urgence de solutions est le défi majeur. Il ne reste plus beaucoup de temps pour agir efficacement sur les changements climatiques. Au cours des deux dernières années, selon la FAO, 100 millions de personnes ont basculé sous la ligne de pauvreté, le besoin impératif de changer de cycle énergétique est à nos portes. Une multitude de solutions alternatives existe, dans tous les domaines, mais elles exigent une cohérence pour garantir leur efficacité; non pas un nouveau dogme, mais une articulation.

 La vision de long terme peut s’articuler autour de quelques axes majeurs. En premier lieu, un usage renouvelable et rationnel des ressources naturelles, ce qui suppose une autre philosophie du rapport à la nature : non plus l’exploitation sans limite d’une matière, en l’occurrence objet de profit, mais le respect de ce qui forme la source de la vie. Les sociétés du socialisme dit réel, n’avaient guère innové dans ce domaine.

 Ensuite, privilégier la valeur d’usage sur la valeur d’échange, ce qui signifie une autre définition de l’économie : non plus la production d’une valeur ajoutée, source d’accumulation privée, mais l’activité qui assure les bases de la vie, matérielle, culturelle et spirituelle de tous les êtres humains à travers le monde. Les conséquences logiques en sont considérables. À partir de ce moment, le marché sert de régulateur entre l’offre et la demande au lieu d’accroître le taux de profit d’une minorité. Le gaspillage des matières premières et de l’énergie, la destruction de la biodiversité et de l’atmosphère sont combattus, par une prise en compte des « externalités » écologiques et sociales. Les priorités dans la production de biens et de services changent de logique.

Un troisième axe est constitué par une généralisation de la démocratie, pas seulement appliquée au secteur politique par une démocratie participative, mais aussi au sein du système économique, dans toutes les institutions et entre les hommes et les femmes. Une conception participative de l’État en découle nécessairement, de même qu’une revendication des droits humains dans toutes leurs dimensions, individuelles et collectives. La subjectivité retrouve une place.

Enfin, le principe de la multiculturalité vient compléter les trois autres. Il s’agit de permettre à tous les savoirs, même traditionnels, de participer à la construction des alternatives, à toutes les philosophies et les cultures, en brisant le monopole de l’occidentalisation, à toutes les forces morales et spirituelles capables de promouvoir l’éthique nécessaire…

 Utopies que tout cela! Mais le monde a besoin d’utopies, à condition qu’elles se traduisent dans la pratique. Chacun des principes évoqués est susceptible d’applications concrètes, qui ont déjà fait l’objet de propositions de la part de nombreux mouvements sociaux et d’organisations politiques. L’adoption de ces principes permettrait d’engager un processus alternatif réel face aux règles qui président actuellement au déroulement de l’économie capitaliste, à l’organisation politique mondiale et à l’hégémonie culturelle occidentale et qui entraînent les conséquences sociales et naturelles que nous connaissons aujourd’hui…

 Une chose est certaine : la sortie de crise ne pourra se faire sans abandonner les paramètres de l’économie capitaliste et redéfinir les concepts de croissance, de développement et de prospérité. La traduction de ceux-ci dans les pratiques collectives et individuelles sera le résultat de nombreuses luttes sociales, du travail des intellectuels et des valeurs morales injectées dans la vie sociale. C’est aussi un impératif pour tous ceux qui se référent au christianisme.

 

(Pour l’intégralité de cette conférence : publication de L’EMI – Le monde en criseS : quelles voies de sorties?, 1er trimestre 2010, pages 44 à 50.)

 

Extrait de L’EMI en bref – numéro 78 – Juillet 2017