Hommage à Gregory Baum

Nous avons appris avec grande tristesse le décès d’un cher et fidèle ami de L’Entraide missionnaire, Gregory Baum. Grand théologien et sociologue, il a été expert au Concile Vatican II et fondateur de la revue The Ecumenist. Professeur émérite de la Faculté des Sciences religieuses de l’Université McGill et membre du comité de rédaction de la revue Relations, il était auteur de nombreux ouvrages dont Compassion and Solidarity : The Church for Others (1990), Le monothéisme : Un Dieu, trois religions (2003), Étonnante Église (2006) et Jamais l’huile ne tarit (Fides, 2017).

Nous demeurons inspirés par son legs et partageons ici, avec reconnaissance et admiration, un extrait de son intervention lors du congrès de L’Entraide missionnaire des 6 et 7 septembre 2008, congrès intitulé D’hier à demain : des voies de solidarité.

… Le profil théologique de notre milieu, minoritaire dans l’Église, a plusieurs dimensions. J’ai mentionné la solidarité universelle, l’option pour les pauvres, l’engagement féministe et le parti-pris pour le mouvement communautaire. Une cinquième dimension fait allusion à une réalité que nous connaissons très bien, mais qui est rarement analysée dans nos congrès. Je veux parler de la crise de la spiritualité.

La spiritualité que nous avons connue quand nous étions plus jeunes nous a conduits à la vie surnaturelle. On distinguait alors entre la vie naturelle (les activités de tous les jours dans la société) et la vie surnaturelle (le comportement élevé à un niveau supérieur, guidé par la grâce divine et orienté vers la sainteté). Nos livres de spiritualité ne faisaient donc aucune référence à ce qui se passait dans la société : on n’y parlait pas de chômage, d’exploitation et d’inégalités sociales. L’idéal était la « fuga mundi », la fuite du monde. Puisque Dieu notre Père était aux cieux, on voulait que nous aimions les choses célestes et méprisions les choses terrestres. L’Église officielle proposait son enseignement social en faveur de la justice sociale, mais puisque les problèmes de société appartenaient à la vie naturelle, cet enseignement, guidé par la raison et la loi naturelle, n’avait aucun rapport à la vie surnaturelle.

Cette spiritualité ne nous enseignait pas de regarder la société à la lumière de l’Évangile. L’amour du prochain — commandement principal du christianisme — nous pressait de venir au secours de nos voisins et de soigner les malades et les aînés. Mais, pour chercher Dieu, il fallait tourner le dos au monde; cette spiritualité encourageait l’indifférence à l’égard de l’histoire et l’ignorance des structures d’inégalités et d’injustices.

Cet héritage problématique explique pourquoi bien des militants et des militantes de nos milieux ont vécu une pénible crise de spiritualité. Le discours de piété et même certaines expressions de la liturgie les rendaient mal à l’aise. Aux oreilles de certains, même le mot spirituel constitue une référence aux cieux et au surnaturel, indifférente aux combats historiques pour la justice et la paix.

Frustrés par cette spiritualité, certaines chrétiennes et chrétiens ont relu les Écritures et la tradition catholique. Aidés par plusieurs théologiens et théologiennes, ils ont trouvé que le Dieu proclamé par Jésus Christ n’est pas au ciel, mais est présent et actif dans l’histoire humaine. Je n’ai pas le temps de citer les textes bibliques et patristiques qui ont convaincu ces chrétiens et leurs théologiens que le mystère de la rédemption, proclamé et célébré dans l’Église, est à l’œuvre dans toute l’histoire et offre à tout être humain l’accès à la grâce divine. Dieu est à l’œuvre

partout où les humains, dépassant leur égoïsme, aiment leur prochain;

partout où ils s’engagent corps et âme en faveur du bien commun,

partout où, émus par la souffrance des autres, ils viennent à leur secours,

partout où ils ont soif de la justice et travaillent pour la paix,

partout où ils s’engagent pour rendre la société plus juste et pour appuyer les droits humains,

partout où ils se solidarisent avec les opprimés et les marginalisés.

Selon cette théologie, Dieu est présent à l’histoire — pas seulement comme créateur mais comme rédempteur. Le sacrement fondamental est la vie humaine elle-même : c’est là où la Parole divine nous rejoint, c’est là où l’Esprit nous anime…

 

Extrait de L’EMI en bref – Numéro 79 – Décembre 2017